Etape à Imidal

Toute la journée nous avons marché sous un beau ciel bleu parcouru par de gros ballots de coton immaculé, comme nous en route vers d'autres destinées.
La météo revient à la hauteur de nos espérances.
Ce matin nous avons quitté Zawiat Ahensal pour un retour sur Anergui. Après quelques hésitations entre les trois itinéraires possibles, nous choisissons de traverser le Kousser, mais cette fois ci en remontant vers le nord par la trace muletière longeant la frange Est du plateau qui permet de rejoindre Batli en deux jours. Depuis ce hameau, l'accès à la vallée et à Ayt Boulmane par Tizi n'Dari ne sera qu'une formalité de moins de deux heures.
En attendant nous sommes à Imidal, petit groupe de bergeries sur une pente ensoleillée et en bordure d'un miraculeux filet d'eau sortit d'on ne sait quelle faille de cette vaste étendue minérale.

L'endroit semble désert, non pas abandonné, mais inoccupé momentanément; de belles cultures d'orge, des cadenas aux portes et des crottes de mulet sur les chemins d'accès aux bergeries témoignent de l'activité ponctuelle du secteur. Les étables-écuries ne sont pas fermées; armé de la rudimentaire et traditionnelle balayette en palmier nain trouvée dans l'enclos, Jacky transforme l'une d'elles en une très présentable chambre pour la nuit. A 2000 mètres en ce début mai, celles-ci sont encore fraîches, il me faut patienter encore un peu pour les bivouacs sous les étoiles. Pendant que Jacky s'active aux menues tâches ménagères je m'occupe de notre mulet-porteur ; ce soir, ô! confort suprême, asserdoun aura droit aussi à sa petite chambre particulière à quelques mètres de la nôtre et d'une autre bergerie … d'où un couple nous observe.

Assis, silencieux et immobiles sur une pierre plate à l'entrée de leur azib ils ne semblent pas s'inquiéter outre mesure des allées et venues des deux roumis autour des étables de leurs voisins absents.
Depuis combien de temps sommes-nous si discrètement observés ? Voilà bientôt une heure que nous vaquons aux rituelles occupations de chaque milieu d'après midi, installation du camp pour la nuit, soins du porteur, approvisionnement d'eau, toilette sommaire ou complète si la quantité d'eau le permet…, et nous ne les avions pas remarqués ! Peut-être les avons nous sortis d'une sieste d'amoureux ?

Je fais un petit geste de la main et m'approche avec mon plus beau sourire aux lèvres. La femme n'y est pas sensible, preuve qu'il n'est pas infaillible. Elle disparaît à l'intérieur de leur abri. L'homme se lève pour les salutations d'usage. Mon sobre vocabulaire tamazight suffit pour comprendre que nous pouvons passer la nuit ici sans inquiétude. Traditionnelle invitation, nous prenons les devants et proposons le thé, l'eau chauffe déjà sur notre camping gaz. Pour ne pas être en reste l'homme s'éclipse un instant et revient avec un beau bouquet de menthe fraîchement coupée. Nous l'épatons par notre maîtrise dans la confection du breuvage, digne selon lui du numéro un des maîtres du thé. La qualité de notre huile d'olive dans laquelle il trempe subtilement les morceaux de galette d'orge semble aussi à la hauteur. " Allah ighlif " notre hôte prend congé avec la formule consacrée.

A la tombée de la nuit il réapparaît, un gros pain lourd et chaud dans une main et un bidon d'agho (petit lait) dans l'autre. La sollicitude de ces montagnards envers l'étranger est toujours à la hauteur de leur légendaire hospitalité !

Le petit lait caillé est servi en apéritif de notre souper lyophilisé. Aujourd'hui, c'est sauté de veau marengo aux pâtes. Nous proposons comme il se doit le partage de ce qui doit lui sembler une bien curieuse pitance tant la première bouchée de notre Berbère est prudente. Mais toute nourriture se mange, car envoyée par Dieu… Bissmi Allah ! les suivantes seront plus volontaires et dans un beau rot sonore notre gaillard nous fait part de sa satisfaction.
Nous servons comme il se doit le thé-digestif, échangeons le pain contre deux oranges, deux portions de " vache qui rit ", le fond de mon paquet de Samson et quelques feuilles à rouler."

"B araka Allah illikoum (...?...) Timzin n'ouasserdoun" . Mohamed nous remercie, mais l'échange ne doit pas lui sembler équitable. J'ai saisi deux mots au vol à la fin de sa phrase et me doute qu'il ne va pas tarder à revenir. En effet, quelques minutes plus tard alors que nous fumons sous les étoiles notre petit sibsi du soir, il vient nous livrer deux belles rations d'orge. Une pour ce soir et une au petit déjeuner, insiste-t-il avant de s'en retourner vers sa compagne que nous n'avons pas revu depuis sa furtive apparition de tout à l'heure.

Dans la douceur de cette soirée printanière, la lune assistera à une des rares parties de scrabble gagnée contre Jacky depuis le début de notre aventure atlastique. Il lui en coûtera l'enjeu de la partie : La préparation d'un peu de kif pour la route de demain pendant que je noircis ces quelques lignes.

Samedi 7 mai 1988