La chienne de mai
Ayt Ahmo, juin 2004.

Au commencement était la pluie.
Une pluie fine et insidieuse, de celles qui tombent en continu, pénètrent et mouillent en profondeur.
Une pluie saine et bienfaisante, de celles qui gonflent le grain en cours de maturation.
Une pluie salubre pour les cultures sur les pentes non irrigables.
Une pluie qui procure la joie, qui permet de rêver enfin à une récolte exceptionnelle.
Une pluie qui provoque la moue du touriste conditionné, celui qui a oublié rapidement que le pays traversé prend parfois un autre visage que celui des images bien léchées des catalogues papier glacé.

Puis s'établit l'alternance. Au firmament se disputèrent pluie, giboulées, soleil et vent. La grêle s'en mêla un soir. En deux heures et demi non-stop, sur tout le cirque de Mourik, les billes blanches projetées des nues ruinèrent l'espoir d'une bonne récolte chez les habitants du secteur.
Le froid se mit de la partie. La neige fit son apparition. Cimes et falaises en furent couvertes rendant les parcours dangereux. Un troupeau rentra seul un soir. Chute fatale pour le jeune berger, son corps fut trouvé le lendemain.
Les hauts-plateaux ne furent pas en reste.
Beaucoup de bêtes y périrent. Les coups de froid ne pardonnent pas chez une brebis déjà tondue. Deux français eurent plus de chance. Ils ne passèrent que deux nuits dans leur 4x4 embourbé avant d'entendre l'hélicoptère et d'abandonner le véhicule.

Après quelques jours d'accalmie on cru le temps stabilisé.
Sans quitter les visages des uns, la satisfaction gagna ceux des autres.
Mais le répit fût de courte durée, provoquant le dépit chez certains, laissant les autres impassibles.
Le ciel redevint pâte sombre, lourde et menaçante. Un jour la pluie se fît rageuse. Il était vain pour la terre de vouloir tout absorber. L'eau dévalait de partout, faisant monter l'assif melloul et l'inquiétude des habitants. Chaque brèche, entaille, sillon, ravin qui descend de la montagne, se transformait en affluent impétueux, comme autant d'entonnoirs déversant eau, boue et rochers.
Il ne manquait que les orages. Ils éclatèrent sur les plateaux, là où ils sont le plus à craindre, entre Imilchil et la vallée, en amont de la rivière. Depuis longtemps déjà, la paisible avait perdu son calme et oublié sa pureté. Les orages conclurent le travail. La crue de celle qui n'avait déjà plus de rivière blanche que le nom toucha son paroxysme. Les flots torrentueux, ocres et boueux. noyaient les cultures, emportaient les ponts traditionnels et les animaux se risquant à sa traversée, isolaient hameaux et pâturages avant de s'engouffrer dans les gorges.

La "chienne de mai", le pendant berbère de nos " saints de glace" a mordu cette année jusqu'aux derniers jours du mois .

…/…

La pluie qui tombait encore tantôt a lavé l'atmosphère et purifié la lumière qui éclaire Bin el Ouidane. Les derniers nuages survolent encore le lac. Ils jouent avec le soleil et se métamorphosent. Parfois semblables à des djinns ventrus, tantôt paysages éphémères, animaux de légendes, silhouettes précaires qui vont, viennent… et l'ogre là-bas qui dévore son voisin, et ces deux là qui se câlinent… Ils s'appellent Nimbus, Cumulus ou peut-être même Cumulo-nimbus. Peu importe, pour moi à cet instant c'est juste des nuages.
Il y a quelque chose de doux et de triste, mêlés dans cette fin de séjour atlastique. La douceur de la lumière et l'atmosphère sur les rives de ce lac gonflé des mêmes eaux qui causèrent le désastre tout là-bas en amont. La tristesse, au souvenir de la détresse muette de mes amis restés dans leur monde estropié par ce printemps féroce. Ce monde fascinant et rigoureux, souvent cruel, où ses habitants payent cher le désir de rester eux mêmes : Hommes libres. Imazighen, comme ils ont plaisir à se nommer. Ils ont choisi la liberté dans la résignation, la soumission à la nature, au ciel et …parfois à Dieu.

Des vallées jusqu'aux sommets, des pâturages à la moisson, de l'exil à l'asile, d'une tribu à l'autre, Imazighen toujours, ils existent encore sur les pentes dans leurs maisons fortifiées, ils sont toujours sur les plateaux sous leurs tentes et en bergeries, ou survivent dans les falaises avec quelques têtes de bétail.
Imazighen ils étaient, Imazighen ils veulent rester…
Y parviendront-ils ? Et surtout à quel prix ?
Et à nos yeux d'européens souvent l'incompréhension. Comment appréhender l'autre, qui regarde en riant, l'orage et la crue dévaster la récolte en même temps que la mort passer à la sauvette? Saurait-il mieux que nous qu'il n'a rien à faire ? Sinon quelques prières… et repartir aux champs mesurer les ravages et estimer la perte…
La souffrance est silencieuse, en rire … un exutoire...
Tout cela était écrit
Mektoub.
L'année prochaine, Inch Allah, la récolte sera meilleure…