Juillet 1988

 

Ce n'est qu'après le repas … pris à l'heure du goûter... que nous avons pu sortir du piège de ce fond de lit d'oued à sec dans lequel nous étions engagés depuis le milieu de matinée. Tout allait pourtant pour le mieux - du moins le croyais-je - jusqu'à l'arrivée au-dessus de cette cascade sèche. Oh, elle n'était pas bien haute, même pas deux mètres, mais suffisants pour la rendre infranchissable à notre compagnon d'infortune. J'ai nommé Rantanplan, un parfois têtu et stupide mulet, mais néanmoins solide, courageux et fidèle compagnon - porteur tout-terrain.

Tout-terrain ? oui. Sauf ce jour ! Pourquoi ? Je vous invite à lui poser la question quand vous le croiserez dans la vallée d'Anergui. Sachez seulement que je n'ai jamais pu obtenir de réponse. Bon, rien à dire en haut de la cascade. Je me doutais bien qu'il n'allait pas sauter deux mètres pattes jointes rien que pour nous faire plaisir. Il n'y avait plus qu'une chose à faire : un demi tour et une remontée de la gorge à la recherche du passage de falaise qui nous permettrait de sortir du piège ; ce que nous avons fait, sans se prendre la tête. Mais après… quand même ! Nous laisser plus de quatre heures au fond d'une gorge, , sans aucun remord apparent, en pleine " cagna " de mi-journée, parce que Monsieur refusait de retraverser le petit éboulis dont il s'était rit à l'aller, j'ai trouvé la plaisanterie un peu saumâtre.

La tension est retombée. Nous sommes maintenant tirés d'affaire, bien à l'ombre généreuse d'un genévrier centenaire préservé - par quel miracle ? - du massacre à la hache subi par ses difformes et squelettiques congénères. J'en ai assez pour la journée ! Le petit bivouac est installé, le thé au thym frémit gentiment sur les braises. Rantanplan broute ce qu'il peut entre les cailloux en attendant son repas du soir. Jacky fait une revue de détail de nos provisions en vue des achats à réaliser au prochain souk. Je me repasse le film de ces dernières heures.

En voyant le mulet planter ses fers et s'immobiliser devant quelques cailloux polis jadis par les eaux dans un étranglement de la gorge, et au vu des expériences précédentes, je ne me suis pas inquiété plus que de mesure. Il n'avait pas marqué la moindre hésitation à l'aller, la traversée de ce misérable tas de galets ne serait qu'une formalité.

Nous avons donc commencé par le plus simple : le faire passer en le tenant par la bride. Il n'a pas bougé les pattes d'un millimètre. Jacky a essayé de tirer, je suis passé derrière en lui donnant la traditionnelle tape sur la croupe accompagnée dans mon meilleur berbère du mot " ouchte " connu par tous les mulets de l'Atlas pour déclencher le mouvement. Rien. Une, deux, dix, vingt fois et plus sans succès, nous avons renouvelé ces gestes basiques. Sans y croire réellement j'ai vérifié qu'aucun animal rampant n'était caché dans les pierres à proximité. Si un serpent était dans le coin il aurait de toutes façons fuit depuis longtemps.

Nous avons pensé que faire demi tour sur quelques mètres et revenir, l'un passant devant et l'autre le tenant par la bride, comme si de rien n'était, suffirait à déjouer son attention. Quand il s'est de nouveau planté devant la plus grosse dalle sans même l'effleurer du sabot, j'ai cru lire dans son regard " non mais tu me prends pour un con ? ". J'ai essayé de lui faire comprendre que non. Je lui ai susurré à l'oreille que c'était le plus gentil et sympathique des mulets, qu'après avoir arpenté, courageusement et sans chuter - si, une fois, mais nous ne lui en tenons pas rigueur - des pierriers pentus et instables à la recherche d'une trace perdue, qu'après avoir franchi dans les rochers des passages en escaliers devant lesquels j'aurais fait demi tour sans hésiter si je n'avais pas eu la garantie des bergers rencontrés que le passage était accessible aux mulets, qu'après avoir su reculer dans une étroite vire de falaise empêchant le demi tour à trente mètres au-dessus de la rivière, qu'après avoir passé avec succès toutes ces épreuves nécessaires pour quitter sa morne vie de " mulet des plaines " et accéder à la qualification de " mulet atlastique ", il ne devait pas se laisser ridiculiser par ces quelques cailloux, certes un peu polis, mais qu'il avait royalement toisé moins d'une heure auparavant !
Rien ! Toujours rien.

Un peu fâché, Jacky à essayé de jouer le rôle du méchant. Il lui a reproché de n'avoir aucun orgueil, ni même un brin de reconnaissance envers nous, l'a avertit une dernière fois avant de le revendre à un méchant éleveur de chèvres, dès que nous serions sortis de là… ce qui n'était pas encore gagné, afin qu'il regrette et compare la différence de traitement. Cela n'a pas semblé l'émouvoir. Même le coup de bluff de la simulation de notre départ, pour voir s'il finirait par prendre seul la décision de nous suivre, s'est soldé par une vexante indifférence. En revenant après un quart d'heure, et quelques pipes de kif, nous n'avons pu que dresser le constat du dédain porté à nos efforts : l'animal broutait tranquillement les quelques touffes d'herbe qui avaient, jusqu'à notre passage, survécu à la canicule locale.

Dans notre grande naïveté, et sous-estime du niveau d'entêtement de ce cette famille de quadrupèdes - je m'efforce de rester correct ! - nous l'avons déchargé, fait plusieurs fois demi tour, sommes revenus en le chevauchant pour lui montrer notre confiance … même sur son dos. Ce ne fût pas un franc succès. Jacky s'est demandé à haute voix si une diversion viendrait à bout du caprice et l'a entraîné jusqu'au petit filet d'eau qui ressurgissait en aval à un petit quart d'heure de là. Il n'a même pas daigné y tremper le bout des lèvres. Nous si. Nous sommes restés là le temps de fumer une cigarette et l'avons fait trotter au retour en espérant qu'il passe dans la foulée… mais la foulée s'est figée une fois de plus à la vue du passage considéré comme délicat.

Nous lui avons bandé les yeux, et à nouveau tiré, poussé, chevauché encore. Il y a eu un semblant de progrès. N'y voyant rien, il posait le premier sabot, mais dès celui-ci au contact de ce p….. de caillou c'était un " non " aussi franc que massif ! Que faire ? Arrêter de se prendre la tête ? Passer là le reste de l'après-midi et la nuit et … demain serait un autre jour ? Imprudent. Même si nous n'étions pas plus inquiets que cela sur la météo de ce mois de juillet, je n'aime pas dormir dans un endroit " sans issue ". Le laisser là et partir chercher l'aide d'un conducteur de mulet plus expérimenté que nous ? C'était une option. De toute façon … il n'allait pas se sauver ! Construire une espèce de passerelle selon la technique locale éprouvée. Tiens c'est une idée ça !
Les cailloux ce n'est pas ce qui manque … et de toutes tailles… Il n'y a plus qu'à les déplacer ! Le bois est plus rare, mais nous en avons vu ce matin qui avait du être charrié par l'eau durant hiver avant de se coincer dans les rochers riverains… Il n'y a plus qu'a aller les chercher !

Au taf ! Nous avons donc joué les terrassiers pendant plus d'une heure avant de, non pas nous émerveiller du résultat obtenu dans la canicule de cette mi-journée, mais du moins l'estimer suffisant et envisager la fin de la plaisanterie. Nous n'y avons pas cru longtemps ! L'animal était dans une phase d'humeur contrariée, et la mienne ayant dépassé le stade de la jovialité après l'éclatement d'un pouce dans la reconstruction d'une autre passerelle un mètre plus loin, sans plus ce succès, j'ai accepté la sage proposition de Jacky : une petite pause-détente-stikounet-collation destinée à faire chuter ma tension et à combler un petit creux naissant
Collation …? Et si asserdoun avait faim ? Lui aussi a toujours droit à sa ration d'orge de midi pendant que nous dégustons nos sardines à la tomate ou notre corned beef. Sur le coup l'idée de Jacky nous a paru tout simplement géniale. Nous la tenions notre solution ! Il suffisait d'aligner son repas de midi en petits tas tous les trente centimètres jusqu'à dépasser… ce que je ne peux toujours pas qualifier d'obstacle.

Collés à la paroi de la falaise pour profiter de la petite bande d'ombre qu'elle voulait bien dispenser, nous nous sommes délectés de deux portions de " Vache qui rit " et quelques figues, aujourd'hui c'était fromage et dessert, pendant que Rantanplan avalait goulûment les trois premières poignées de grain. Mais quelques minutes après, devant l'attitude ridicule adoptée par l'animal pour attraper le tas suivant nous ne savions plus si nous devions rire ou pleurer : Ce cher Rantanplan n'était toujours pas décidé à esquisser le moindre petit pas en avant pour accéder aux autres tas de grain et finir son repas de midi.

C'est cependant cette position grotesque qui m'a donné une nouvelle idée : l'encolure et la tête allongée au maximum, le naseau frémissant, les lèvres tendues trois centimètres devant sa dentition de jeune homme et les deux pattes avant formant un angle de 45° avec le sol, le tout à la limite de rupture d'équilibre… Suffirait-il de rompre cette stabilité fragile et inesthétique pour qu'il fasse enfin ces deux pas en avant tant attendus depuis la fin de matinée ? Y avait qu'à … et pour cela une seule solution : prendre l'animal par surprise, car il reprendrait sa position bien campée dès que nous nous approcherions. La surprise, oui mais … Qui a déjà essayé de s'approcher d'un mulet sans se faire remarquer ?

La solution serait dans la corde de fixation des paniers de portage et du sac de bât. Nous avons attaché une extrémité de la corde à une patte avant et l'autre bout à une des pattes arrière, resservi à portée de gueule quelques grains pour l'aguicher, mis la corde en limite de tension et attendu patiemment de l'autre coté de la dalle qu'il essaye à nouveau d'attraper le tas suivant. L'instant propice n'a pas tardé plus d'une minute. Dès qu'il a atteint la position attendue nous avons tiré d'un coup sec simultanément sur les deux brins de la corde.

Bingo ! Déséquilibré réellement ou surpris par la tension brutale de la corde dans les jarrets ? Peu importe ! Nous évitions ainsi d'avoir à exposer à la première bergerie trouvée, et dans une langue où je ne connais que quelques " expressions de survie ", le grotesque de la situation.

Certes, la vie des montagnards locaux manque tellement de récréations que l'anecdote des roumis et asserdoun n'aurait pas manqué d'alimenter les discussions des veillées, et certainement diverti le souk régional pendant des semaines.

Mais comme j'avoue être un brin susceptible …