Lac D'isly
Juin 1988

 

Ciel pâli par la chaleur. Règne brûlant du silence. Unique trouble parfois, le bruissement des ailes d'un insecte. Pas un cri animal, pas un chant d'oiseau. Tous semblent avoir fui cette terre pétrifiée, ce ciel nu de tout courant dans lequel se laisser porter. Seuls le soleil, loin dans les centigrades, et les dernières vapeurs d'un nuage attardé.
Peut-être fatigué par tant de terres survolées, il s'étiole lentement, résigné dans l'immobilité de l'instant, ne croyant plus en un soupir d'Eole qui lui permettrait de retrouver ses semblables

Après … combien de jours… ? Tiens c'est bon signe, je commence à perdre la notion du temps. Depuis quand somme-nous partis ? Cinq semaines environ? Peu importe.
" Ici le temps n'a de prise que sur les récoltes " aiment à dire les berbères.
Et pour nous c'est un bonheur de ne pas avoir à nous soucier du calendrier, seulement de notre pitance.

Après donc environ cinq semaines d'itinérance en boucle dans le Moyen Atlas, nous revoilà à l'extrémité du plateau d'Imilchil, à quelques kilomètres de la piste Imilchil-Aghabala, loin des touristes motorisés qui commencent à hanter les parages. Rantanplan, notre mulet, immobile et paisible, face au lac d'Isly ne semble pas s'émouvoir de la paix presque irréelle qui règne en ces lieux. Ici même, à l'aller, ce compagnon quadrupède présentait une plus triste mine. Sans abri possible, les fortes pluies de la nuit et l'orage de grêle qui suivit au petit matin, l'avaient fortement affecté. Ou était-ce le coup de blues causé par le départ vers des cieux plus cléments de la formation de flamants roses en migration qui nous avait émerveillés de son ballet sans fin au-dessus du lac toute la journée de la veille ? Mais je doute des sentiments que peut lier ce type de quadrupède avec ses voisins volatiles et opte plutôt pour l'hypothèse climatique.

Notre tente est dressée dans un décor grandiose d'austérité. Les montagnes plissées, décharnées, dépouillées par des siècles d'abattage d'un bois aussi indispensable que l'eau, mais devenu plus rare, forment une barrière naturelle érodée qui enferme ce plateau d'altitude. Nous sommes à 2500 mètres sur une des terres de transhumance des Ayt Hadiddou. Elle fût acquise de haute lutte en des temps anciens contre les Ayt Atta, une puissante confédération nomade et guerrière qui occupait la quasi totalité du Haut-Atlas oriental.

L'accès à ces pâturages est toujours régi par une djemaa, un " conseil " qui décide des dates d'occcupation des pâturges selon les conditions météorologiques de l'année. J'espérais rencontrer à notre retour les familles en transhumance, mais pour l'heure l'endroit est encore désert.
Dans quelques jours les caravanes défileront en de longues files de mulets, ânes, hommes et dromadaires. Les tentes se dresseront sur le plateau, les flûtes des petits bergers disperseront leurs notes aiguës … et des milliers de dents ovines et caprines raseront jusqu'à la racine ce qui est encore une prairie.

Nous serons déjà partis, un peu à regrets. Les impératifs du ravitaillement obligent pour nous et notre asserdoun, qui ne pourra assurer son rôle ingrat de porteur sans sa ration d'orge et de paille quotidienne,. Il devra patienter encore quelques jours avant les ²grandes vacances. Nous lui avons promis quelques semaines de calme et de repos avant la grande boucle d'été, une nouvelle " errance " qui nous mènera cette fois vers l'Ouest, au cœur du Haut-Atlas central.

La vallée d'Anergui, notre belle terre d'accueil, doit commencer à prendre les douces teintes jaune et cuivre des céréales qui finissent de mûrir. Dans quatre ou cinq jours, du haut du Tizi n'Dari, nous admirerons la marqueterie dorée des parcelles Ayt Boulmane, les autres douars de la vallée et les maisons isolées de chaque coté de la rivière bordée de peupliers et d'arbres fruitiers.

Sûr qu'en ce moment, à l'ombre sous l'un d'eux, peigne à carder ou faucille à la main Saadiya et Rabgha rêvent … de Casablanca.

Une toute autre vision idéalisée du bonheur