La corvée d'eau

 

Le vent de la vallée effleurait les touffes rabougries et clairsemées d'alfa.
L'un des deux guetteurs couchés à plat ventre leva la tête. Son regard balaya les sommets qui limtaient l’horizon. Il se fixa sur la Cathédrale, un piton du Haut Atlas marocain. Montrant les poils de son menton, il scruta la montagne qui s’arrachait de l’obscurité. Orientée à l’Est, une de ses faces, présente au soleil levant une falaise monolithique rocheuse gigantesque avec cinq cents mètres de paroi verticale.

- Peux-tu me passer une sèche ?
Sans répondre, le caporal, chevelure poil-de-carotte et visage glabre, se recroquevilla en boule. Masquant soigneusement la lueur de l'allumette, il enflamma deux cigarettes et en tendit une. Le tapeur arborait une courte barbiche à l'impériale et des cheveux noirs et bouclés. Ses yeux bleus scintillaient au milieu.
Lui aussi devait plaire aux femmes. Autant que son supérieur. Mais il fallait se taper 10 jours de marche avant d'espérer en croiser une. Et encore… ça se limitait à des bobonnes d'officiers et à des moukères tout aussi inaccessibles.

- Thanks . Le cirque devrait commencer dans un quart d'heure. Les Chleuhs se sont installés sur place.
- Ia, confirma le caporal. J'en ai repéré au moins cinq qui guettent. Il y en a sûrement d'autres. Tiens, voici deux salopards de plus qui se pointent en face du point d'eau. Ils vont participer à la bagarre aux premières loges...

Perché sur sa chevelure rousse, son képi blanc de légionnaire brillait comme un phare dans la nuit.
Il le camoufla en enroulant un chèche par dessus. Le soldat barbu l'imita et esquissa un sourire ironique :
- Tu ne peux pas les blairer, hein ?
- Je protège ma peau avant la leur. Nous leur servons de gendarmes. Quand nous n'étions pas là, ils s'entre-tuaient.
- Maintenant, c'est nous qui les butons. Où se place la différence, caporal ?
- On tue pour défendre les faibles. Et correctement ! Je ne coupe pas les " balloches", moi !
- Mon œil ! Monsieur n'aime pas la boucherie ! Il zigouille proprement par délicatesse. Ça présente mieux de loin et ça ne soulève pas le cœur.
- Attends de les voir à l'œuvre. Tu changeras d'opinion quand tu constateras comment ils arrangent les blessés. À quoi ça sert d'avoir obtenu son brevet de tireur d'élite si on se retient par scrupules ? Tu es un sale Juif trouillard.
- Je vais tirer.
En lâchant ces mots, il débobina posément son chèche et se rendit aussitôt repérable à dix kilomètres à la ronde.
- Es-tu devenu maboul ?
- Oui, comme tout le monde, mais selon ma manière ! J'égalise les chances par acquis de conscience.
- Par inconscience! Qu'est-ce que tu es venu foutre à la Légion ? Tu te crois différent de nous ?
Médusé, le rouquin éprouvait un fort sentiment d'incompréhension. Il se remit à l'affût en songeant :
- Les Juifs sont des cons, des cons intelligents, mais des cons tout de même.

Un groupe émergea du sentier venant du poste. Quatre légionnaires halaient des mulets bâtés, chargés de tonnelets et entourés de matelas en guise de pare-balles. Ils avançaient avec précaution. La piste étroite, érodée et crevassée n'offrait guère de protection en cas de coup dur. Avant de s'engager dans les endroits découverts, il fallait deviner les embuscades. Le danger siégeait dans les vires et les failles du flanc de la montagne. Depuis quelques jours, les dissidents harcelaient les équipes de corvées d'eau. D'abord un Berbère isolé, puis les matins suivants, trois ou quatre avaient réussi des cartons sans aucune riposte. Enfin, exploitant la situation, ils étaient revenus à dix abattre deux âniers et blesser les deux autres.

Le convoi arriva près d'un tournant particulièrement dénudé. Le premier coup de feu éclata, suivi d'un tir nourri et soutenu. Les vieux fusils indigènes résonnaient en produisant des " tacoos " sinistres. Archaïques, artisanaux et imprécis, ils se révélaient cependant terribles en cas d'atteinte du but. Ils broyaient chairs, os, nerfs.

Surprise ! Des contre-mesures avaient été prévues et six tireurs d'élite s'étaient postés à la faveur de la nuit sur les hauteurs avoisinantes. Les six lebels claquèrent, leur vacarme multiplié par l'écho. Des rafales d'armes automatiques joignirent leur concert. Elles éteignirent les " tacos " l'un après l'autre.

Le Juif roumain s'appelait Hardy. Il ne visait pas. Il s'était pourtant qualifié parmi les meilleurs de son peloton au fusil. Il avait été entraîné par de vieux spécialistes, de vrais baroudeurs. Il possédait toutes les qualités pour atteindre une cible morte, mais pas pour coucher en joue un homme… Il s'imagina entendre des cris étouffés masqués par la fusillade.

Il y eut encore quelques détonations éparses, puis la vallée retomba dans le silence crépusculaire.
L'astre du jour devait attendre ce moment-là pour poindre.
Il illumina subitement la Cathédrale et coloria le paysage jusque-là grisâtre.
Le convoi reprit sa marche.

Le remplissage des tonnelets à la source et le retour s'effectuèrent sans histoire en ce jour d'été 1930.