Anergui
Sam
Septembre 2006

 

Aujourd'hui, jour de souk. Comme chaque jeudi. Je retrouve mes amis autour du thé et des galettes. Le petit café au coin domine la place en désordre. La terre battue et les cailloux se sont mêlés aux eaux de pluie. Nous nous agglutinons à l'abri des rafales. Les rires et les salutations pleuvent entre les familles réunies. Joyeux microcosme bigarré, trop petit pour s'y perdre. Je cherche Moha des yeux. La foule est dense. Nous partons ce soir vers Kousser. Je l'aperçois au fond du souk, où sont vendus les animaux. Moutons, chèvres, mulets, ânes… Les transactions sont graves. Les regards sont sévères. Un vieillard me vend sa chèvre. Une petite chèvre noiraude. Aussi sèche que le vieux. Même regard lumineux, même barbiche. Enfin je retrouve mon ami berger. Sa peau usée, ses vastes sourires et ses yeux de la couleur du soleil. Il ne parle que tamazight. Ni français, ni arabe. Pour ce qui est de rire, les gestes suffisent. Nous faisons quelques achats. Du pain, de l'huile, des pommes de terre et des tomates, des oignons, des épices multicolores, des bougies, du thé, du sucre, un bon quartier de viande, des sardines et du fromage. Tout ce qu'il faut pour vivre bien. Fatima et Aïcha sont là, toujours secrètement aguicheuses. J'aime le souk. Cette manière de parler à tous ceux que l'on croise. Manière de se rencontrer, de vivre l'unité du clan. Et puis le thé, Versé de haut, est toujours partagé. Je quitte le petit café les bras chargés de provisions. J'évite à grandes enjambées les flaques sur le chemin. Entre les maisons de terre crue, je ne ressens plus les regards. Je suis ici chez moi. Si je veux faire partie du clan ? Libre à moi d'y entrer. Déroutante liberté, tout seul et venant de loin. Liberté O combien légère lorsque l'on s'en saisit.

Comme prévu, départ après le souk. Charger la mule, et suivre le chemin entre les amas caillouteux et les pans de la terre. Les crêtes ensanglantées se sont dressées verticales. La lessive d'une famille sèche encore sur les arbustes. Des fillettes me regardent. Une heure de marche encore, un pont dans les jardins, et puis Aït Boulmane émerge du silence, blotti au fond de la vallée. Au-delà, les hauts plateaux. Pour le moment, les maisons s'empilent hésitantes autour d'un grenier millénaire. Des provisions sur six étages pour le prochain hiver. Sur le chemin vers le col, Ali nous ouvre sa porte. Il est un oncle de Moha. Nous bousculons les chèvres dans le fond de la cour, et puis les nattes sont étalées sur le toit de la bergerie. Le pain encore chaud nous accueille, les dattes, le thé, l'huile et les arachides. La lune, silencieuse, Glisse au dessus des crêtes. Pleine. Unique. Les reliefs se dessinent, bleutés par les ténèbres. Plus bas dans les jardins, le murmure d'un tamtam résonne. Le bendir en même temps que la lune, se lève honoré par les cieux. Enfin, le couscous est servi. Sec et pimenté. La faim est assouvie. Je plonge alors dans la nuit, seul, ne comprenant pas un mot des conversations autour de moi.