Tizi n'Hammid
Sam
Septembre 2006

 

Je me réveille à l’aube. Les enfants sont encore là. La lune aussi. Curieux qui nous observent. Un villageois vient nous offrir du miel, en échange de quelques gorgées de thé. Les troupeaux sont déjà en route. Nous ne tardons pas à les suivre. Sur le chemin de Tizi n’Hammid, quelques bergères bavardent. Vieilles femmes au regard doux et à la mine crevassée. Rides profondes et pieds agiles. Deux immenses greniers en amont du village. Six étages, souvenirs des kasbah d’antan. Et puis des chênes et de la vigne, de la luzerne et du maïs, sous les rondeurs de la lune. Féerie passagère.

Le sentier devient vite raide. Il faut pousser le mulet. Oucht ! Oucht ! Zit ! Les pentes n’acceptent plus que les genévriers difformes. De plus en plus rares, de plus en plus secs. Les cailloux se multiplient comme par miracle. Le col n’est plus très loin. Les crêtes à nu laissent paraître un vécu tourmenté par le vent, et par les rayons du soleil. Il fait déjà très chaud. Les arbres découragés, eux, ne sont pas montés jusqu’au col. Le plateau découvert a des airs sahariens. Les passages des troupeaux ont laissé quelques traces. Un feu, un pieu pour les mulets, des crottes et un vieux bidon.

Sur le brun des versants qui descendent à Tamga, les vieillards végétaux surplombent la cathédrale. Architecture géologique. Les troncs trop courts sont décharnés, et les branchages désespérants. Des nœuds de bois sans cohérence bataillent encore pour un peu d’eau. De l’eau ? Il n’y en a pas. Ou alors il faut descendre un peu. Les sources sont plus bas. Elles sont d’ailleurs nombreuses. Leur eau est fraîche et bonne. Il y traîne un petit gobelet, ou le fond d’un bidon coupé. Pour permettre à chacun de boire de cette eau claire et bienfaisante.

Sieste en compagnie des pins, des thuyas et des cyprès.
Les chèvres bêlent, le vent chuchote.
Sur un tapis d’aiguilles que défient les fourmis, je vais bientôt dormir.

Et puis je me réveille. Quelques nuages d’orage ont couvert le soleil. Basso dort encore. C’est l’occasion pour moi de vous parler de lui. Peau brune et lumineuse des bergers des montagnes. Des regards ténébreux, parfois entre deux mots. Quarante ans bien sonnés. Femme et enfants à Anergui. Il parle tamazight et arabe. Vingt mots de français tout au plus. Je ne sais pas grand-chose de lui. Il dort beaucoup, se mouche dans un pan de sa veste, se rase quand il y pense, se promène pieds nus sous les arbres. Ses frusques centenaires sentent la bonne odeur des mulets. Bonnet au dessus des oreilles et chaussures en plastique moulé. Nos conversations sont sobres. On rit de tout. Et même parfois de rien. J’essaye d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux en tamazight. Je lui prépare parfois du thé. Je charge avec lui le mulet. Il m’oriente dans son vaste monde et me présente à ses amis. Si je devais finir un jour, replié sur de hauts plateaux, sa compagnie serait pour moi tout simplement naturelle.

Le voilà qui s’éveille. Allons donc rallumer le feu, et préparer trois verres de thé. Accompagnés de quelques noix, ils sont ma sucrerie d’enfant. Alors, vous venez ?...

Mon frère Berbère,
Noir comme les cimes
A contre-jour de la lune.

Mon frère Berbère,
Sec comme le bois
Torturé des thuyas.

Mon frère Berbère,
Blanc comme la neige
D’un hiver à Wihalane.

Des cailloux au creux des joues
Et la falaise de son front
Sur un regard multicolore.

Le teint de l’oued est variable
Selon les vents de l’orage
Et le vécu des nuages.

La terre brunie leur a montré
Que la blancheur des cailloux
Sur les sentiers enténébrés
Ne demeure jamais unique
Selon la lumière du jour.