Aïcha

Quel âge as-tu Aïcha ?
Douze ... treize ... plus ?

Tu ne le sais pas, nul ne le sait, pas même ta mère, dans un pays où le temps est une notion si vague, une valeur qu'on ne mesure pas.

Ici le temps s'écoule plus ou moins vite, et même se suspend à certaines occasions.
Ici c'est l'homme qui décide si le temps existe ou pas, quand ça l'arrange, selon ses désirs.

C'est pourquoi, sur la piste qui longe l'assif Melloul, en contrebas du gîte, le Berbère est capable d'attendre des heures, une journée, ou plus, le taxi Land 88 qui le mènera au souk de Tillouguitte. Il semble posséder une patience infinie.
Il est assis à croupetons. Il est dans cette posture, comme retranché du monde, insensible à la chaleur, à l'assaut des insectes, à la poussière qui balaie le canyon.
C'est une position qu'ont inventé les peuples des pays pauvres, où les gens ne cessent d'attendre des jours meilleurs.
Elle leur permet de se reposer n'importe quand, n'importe où, sur n'importe quel sol.
L'Européen ne la supporte pas longtemps, sa morphologie le lui interdit, il est trop bien nourri, ses mollets sont trop gros. De toutes façons, l'Européen n'attend jamais, il n'a pas le temps ! Le temps est son supérieur. Il en dépend.
A l'inverse, le Berbère est maître du temps. Là-bas, sous le gîte, il oublie que la vie passe, il a stoppé l'horloge, cela le rend paisible et fort.

Quel âge as-tu Aïcha ?

Difficile de deviner, tant tes comportements, tes attitudes, tes regards sont changeants, et même contradictoires.
Enfant, déjà femme ?
" Mais non ! C'est l'adolescence, tout simplement. " dirions nous dans nos pays occidentaux.
Dans ton pays, Aïcha, c'est bien plus compliqué, pour toi, pour la femme en général, pas d'époque intermédiaire, c'est brutal et fulgurant. Tu le sais, tu le pressens, tu n'auras pas le choix : d'enfant, tu deviendras "propriété" d'un homme, sans ton avis, sans ton consentement. Alors, ton corps hésite, tes mouvements trahissent des sentiments divers, contradictoires, ton esprit vagabonde, transgresse les coutumes, voyage dans des pays de cocagne, franchit des mers, des continents, pour revenir contraint aux réalités locales.
Pourquoi ?
Parce que tu sais que les privilèges de l'enfance vont t'échapper d'un moment à l'autre, au bon désir de ta famille.
Ta route sera alors tracée. Inch Allah !

Profites Aïcha, pendant que tu es encore libre, pendant qu'on te pardonne tes écarts, qu'on t'autorise à user de tes réflexes de gosse. Ce sont des réflexes tellement éloignés des enfants nantis, qui vivent de l'autre coté de la Méditerranée, qu'ils nous déconcertent.
On recherche en vain des caprices, de l'impatience, de la vantardise, cela n'existe pas ici. Les lois de l'autarcie, de la survie ne laissent pas place à ces "luxes".
Il n'y a que l'envie, que le tourisme a commencer à apporter, comme en son temps, les envahisseurs apportaient des maladies nouvelles et décimantes aux Indiens et autres indigènes colonisés. Une envie qui t'a contaminé de plein fouet, Aïcha, car tu as l'esprit vif, mais une envie qui se traduit encore par des réactions saines et naturelles :

- une curiosité insatiable de gamine pour tous ces miroirs aux alouettes que l'on traîne depuis notre Occident de surabondance.
- de l'exubérance lorsque tu sautes au cou des filles pour les embrasser.
- de l'audace quand tu rentres inopinément dans nos chambres pour nous observer.
- des réflexes de petite fille quand tu nous prends la main.
- de la convoitise lorsque tu caresses les bras des filles, en admirant la blancheur de leur peau.

Tu ne te doutes pas que c'est la couleur de la tienne qu'on voudrait posséder, lisse, ocrée à merveille, tellement en harmonie avec la terre des djbels. Tu ignores alors la somme de sensualité qui émane de tes gestes, de tes rires, des élans de ton corps sous tes vêtements de haillons.
Au début, nos yeux d'étrangers y voient de la provocation, une manœuvre dans la recherche d'un intérêt quelconque, nous qui sommes habitués à la perversion des villes. Ici, à Anergui, au bout de cette piste aléatoire qui ne figure sur aucune carte, les sentiments d'Aïcha sont purs, ils ne se déguisent pas. Au bout de quelques instants on comprend toute leur vérité et leur spontanéité. Alors, on n'a plus qu'à se laisser séduire - se dit-on - rassurés, en paix avec soi-même.

C'est si beau un voyage dans lequel l'indigène est pauvre mais joyeux, et noble et sans défaut !
Mais ... Une fois encore, c'est plus compliqué...

Derrière ton rire, pour qui sait la saisir, se cache une lueur grave, dure, qui obscurcit l'éclat de ton regard. Elle est discrète mais bien présente. Aussi présente que la difficulté de vivre à Anergui. A ton âge, tu as vécu beaucoup plus que ne vivent les enfants d'ailleurs.
Tu as vécu la mort, car on meurt, hélas beaucoup dans cette vallée du bout du monde. Des vieux, des jeunes, des nouveaux nés. Ce sont des morts en direct, sans médecin, sans infirmier, sans lit d'hôpital, sans mur pour les masquer, sans médicament pour atténuer les souffrances. Des enterrements avec tout le pathétisme et l'ostentation propres aux pays de l'Islam.
Tu as vécu les rigueurs des hivers, les canicules de l'été, les disettes, la sécheresse.
Tu connais les fatigues et les souffrances physiques dues à l'effort pour chercher le bois, l'eau, moissonner, courir dans la montagne, à la recherche des bêtes égarées.
Tu n'ignores rien de la précarité, des dangers de la vie.
A ton âge tu as trop vécu pour qu'on puisse deviner le nombre de tes années. Tu as tellement vécu que tu te cherches, et tes sentiments se bousculent et se contrarient.
Aïcha, si simple et si complexe à la fois.

Quel âge as-tu Aïcha ?

Aïcha, l'innocente.
Aïcha l'ingénue, quand tu laisses s'échapper un sein de ta robe déchirée, devant des étrangers. Que tu le rentres, avec nonchalance, à peine surprise, sans pudeur. Lorsque tu t'es mise presque nue devant les filles, pour plonger dans l'assif Meloul, à la recherche du savon qu'elles avaient perdu.
Aïcha la naïve, quand tu évoques la France, avec juste des gestes et des éclats de lumière dans tes yeux de sauvageonne. Car bien sûr, tu ne connais que la tamazight. Mais tes attitudes valent mieux que des paroles. Tu fais semblant de croire, qu'un jour, tu iras là-bas pour y découvrir "Les mille et une nuits occidentales". Dans ces moments d'exaltation, tu dis :
" Jean-Marc, c'est bon.
- José, c'est bon.
- Jean, c'est bon.
- La France, c'est bon."
Ce sont les seuls mots de français que tu connais.
Et nous on rit comme des idiots.

Restes dans tes rêves, Aïcha !

Hélas, ton regard se durcit. Tu sais bien que ce ne sont là que chimères !
Demain, avec Fatima, tu iras puiser l'eau à la source qui se trouve au bas du gîte. Vous formerez deux taches immobiles de couleurs chatoyantes sur l'argent miroitant de l'assif. Prosternées sur l'onde vive, avec des gestes lents et précautionneux, vous démêlerez les eaux pures de la source qui se sont faites piéger par la montée de l'oued lors du dernier orage. La tâche est longue et délicate, il en faudra des gobelets, pour remplir le vieux bidon d'huile orange, qui sert de jerrycan.
Tu serviras le tagine aux hommes de la maison, après leurs avoir lavé les mains à l'aide du broc de cuivre.
Tu te retrouveras en compagnie des femmes de ton clan, à la rivière, pour battre le linge et écouter les conversations des adultes sur les rumeurs courantes. Car la rivière, comme le puits ou le hammam, sont les lieux où les nouvelles se colportent, les centres des informations sur le monde : la petite planète Anergui.
Ici, pas de journaux, peu de radio et les quelques télés qui offrent sur les murs de terre crue le spectacle incohérent de leur parabole, diffusent des programmes qui sont pour les Berbères du domaine de l'irréel ou du fantastique.

Bientôt, certainement, on te mariera à un homme que tu ne connais pas. Si tu as la "baraka", inch Allah, il te respectera et tu lui obéiras sagement. Tu seras femme berbère, une Aïcha discrète, effacée, l'ombre de l'Aïcha d'aujourd'hui. Fantôme dans ta cuisine, recluse à l'heure du repas, quand les étrangers des deux sexes seront conviés en compagnie des hommes de ta maison à partager le thé ou le tagine.

Alors, profites pendant qu'il en est encore temps, déjà les prémices d'autres règles se dessinent, quand tu baisses les yeux, quand tu caches ton visage, gênée par une plaisanterie de Lahcen.
Tu perçois ces nouveaux principes à travers le flou de ceux de ta jeunesse. Tu balances entre la petite effrontée provocatrice, impudique sans le savoir et la timide fillette.
Ce n'est pas un jeu.
Ta candeur à alors parfois des allures de soumission.
Avec quelle vélocité et quelle souplesse tu passes d'une attitude à l'autre, comme tes cabris d'un versant à l'autre de l'akka... de l'ombre à la lumière. Puis encore et encore, tu reviens à la France, lorsque tes yeux se posent sur les robes des filles, sur les boîtes de pâtés, sur le dentifrice, sur l'écran total, l'alcool ... des choses inaccessibles, interdites.

Et comme tous les gosses de la terre, Aïcha se mit à rêver en des trésors lointains, au delà des djebels du Mourik, des plateaux du Kousser ou de la zaouïa Ahansal. Pour elle, c'est là que se limitent ses connaissances du monde. Encore ose-t-elle se les imaginer au delà de mers inconnues.

Aïcha n'était pas la seule à fabuler.
Dans ce coin perdu du Haut-Atlas, chaque Berbère est en quête d'un trésor ! Cette fièvre n'épargne personne :
- du berger illettré, au natif d'Anergui, professeur de français à Ouaouizeght près de Benni-Mellal
- du boutiquier du souk, qui lâche son commerce et son jardin pour courir la montagne à la recherche d'un serpent fossile de quinze mètres de long - on l'aurait aperçu dans des falaise près de Tillouguitte - au paysan des Aït Khoya qui rapporte des fioles d'un liquide magique qui coule de sources colorées.

Des légendes folles courent sur des grottes remplies d'or, sur des sources aux eaux miraculeuses, qui valent des millions de Ryals le litre, sur des poissons gigantesques qui peuplent des lacs insondables, sur des objets sans prix cachés sous des tumulus ou sous des marabouts décrépis, sur des instruments antiques abandonnés dans des ighermane, ces greniers fortifiés, vestiges du passé.

Aïcha, l'enfant, entend les paroles des hommes dans le salon. Car enfant, elle est encore admise dans la société des hommes. Elle se moque bien de ces histoires auxquelles elle ne croit pas. Elle pense aux photos des magazines que les Français abandonnent dans le gîte, ces femmes magnifiquement habillées, ces villes noyées dans les lumières multicolores, ces immeubles hauts comme des montagnes, ces fleuves de voitures rutilantes, l'eau qui coule à flot des robinets, qui remplit des piscines… tout paraît tellement merveilleux… là-bas !

Telles sont les vicissitudes de la vie en pays amazigh. Les lendemains sont hasardeux.
Ainsi en revient-on au temps.
Ainsi constate-t-on l'inutilité de la montre.
En pays amazigh, le mouvement des planètes remplace celui des chronomètres.
La poésie et l'approximatif dominent la rigueur de nos implacables et lugubres sirènes, alarmes et troisième top dont nous sommes les esclaves.
Dans une quelconque gare française, une voix monocorde et autoritaire prévient le voyageur impatient, qu'un train arrivera avec deux minutes trente deux secondes de retard.
Au même instant, une bergerie s'éveille. Le troupeau et son berger doivent partir avant "les dernières étoiles " pour le souk d'Anergui.
Plus tard, en face du gîte, " l'arbre du midi " attend patiemment que la ligne de lumière, qui gravit la montagne, l'atteigne. Il est l'horloge du partage des eaux.
La nuit suivante, sur les enseignements du calendrier Julien, le jardinier surveillera la lune afin d'agir sur ses cultures. C'est selon lui que le berger enfumera ses bêtes pour les préserver de toutes affections.
Ainsi, le soir venu, des feux à la fumée épaisse et blanche fleuriront sur le flanc des montagnes et sur les pâturageses.

En pays amazigh, nous sommes en l'an 2951.

Gardes tes illusions Aïcha, mais ne rejoins jamais les rangs des émigrés.