Vallée d'Anergui
Ayt Khoya
Maison de la famille Fouzal
16 Mai 1986

 

La nuit est douce, sans lune.

Si j'en crois les ronflements qui s'élèvent jusqu'à la terrasse, mes hôtes sont déjà dans les bras de Morphée. Du petit lait, du pain, du thé et des amandes offerts avant leur coucher, une lanterne pour éclairer les premières traces écrites de ce périple atlastique, un sibsi et du kif fraîchement coupé par un ami de Mohamed … le décor est planté.

Je suis aux Ayt Khoya, un hammeau situé au beau milieu de la vallée d'Anergui.
Anergui est un endroit où l'on va... et non un endroit où l'on passe ! On y vit oublié du reste du pays, dans la terre, de la terre, s'accommodant de ses maigres revenus et considérant la volonté divine comme seule capable de modifier son destin. Depuis Ouaouizerth, l'accès est seulement possible à pied ou à dos de mulet. Un isolement qui préserve ce petit havre de quiétude et de fraîcheur. La vallée est tapie au pied d'une falaise en forme parfaite de fer à cheval dominée par les 3243 mètres du djebel Mourik.

Quelques très rares passes permettent de franchir ce bouclier rocheux, formé par un colossal mouvement orogénique. Un des accès passe par Tillouguite, Tamga et Tizi n'Ouanergui. C'est celui que nous avons emprunté avant hier avec Mohamed. Une belle dizaine d'heures de marche étaient prévues au départ de Tillouguitte. En nous faisant déposer par un camion avant le pont de Tamga nous avons évité la piste poussiéreuse, gagné trois heures et entamé une marche d'approche du col bien agréable le long de la rivière Ahensal, à l'ombre des pins d'Alep.

Cinq petits hameaux, quelques maisons individuelles éparses et igherman, les "greniers fortifiés familiaux ", toujours construits sur les pentes pour une protection indispensable contre les crues, mais aussi par besoin vital de réserver à l'agriculture la plus petite parcelle disponible, forment l'habitat des Ayt Ouanergui. Au fond du creuset, une manne permanente en provenance d'Imilchil et du plateau des lacs arrose par séguias interposées les cultures de la vallée. L'Assif Melloul, la "rivière blanche", serpente entre les champs, trouve la faille à l'ouest et évite l'obstacle Mourik.

Nous sommes à 1500 mètres. L'altitude n'autorise pas les palmiers, mais une agriculture de subsistance et, les bonnes années, le minimum alimentaire, blé, maïs, orge, et aussi des noyers, des amandiers, pêchers, pommiers et quelques légumes.

J'avais prévu d'effectuer une traversée nord-sud du massif en partant de Ouaouizerth pour rejoindre les gorges du Dades ou du Thodra. Depuis Thineghir ou Boulmane n'Dades, la fascinante place Djmâa el Fna et les souks de Marrakech à peine entrevus lors de mon arrivée ne sont plus qu'à une journée de bus ! Mais il me faut d'abord atteindre le versant sud du massif. Depuis cette vallée il y a de nombreux itinéraires pour rejoindre Boulmane. Toutefois, pour un étranger à ce milieu, la plus sûre et plus courte traversée - 3 jours au rythme d'un roumi porteur de sac à dos - est la grande piste muletière foulée régulièrement par les commerçants qui se rendent du souk es Sebt de M'semrir au souk el Khemis d'Anergui, et inversement. J'y trouverais toujours du monde et de l'aide en cas de besoin.

C'était l'option retenue. Mais au " thé-apéritif " de midi, j'ai vite deviné que le roumi, moi en l'occurrence, devenait sujet de délibération entre Mohamed, son père et son oncle.

Pendant le tagine la discussion a marqué une pause. C'est qu'ici on parle peu en mangeant. Je suppose que le plat étant commun à tous les convives, celui qui parle trop … mange moins. Au " thé-digestif ", entre deux claquements de langue marquant son approbation sur la qualité du breuvage, Mohamed m'a proposé de m'accompagner sur une partie du trajet. Le mulet de son cousin porterait les bagages. J'ai bien sûr accepté. On ne fait pas la fine bouche devant une proposition qui dispense du portage de dix sept kilos de sac à dos. Et puis, après réflexion, vu qu'en plus du mulet je bénéficiais aussi des services d'un guide sympathique, pourquoi ne pas se lancer sur des sentiers moins courus ?

La description de Kousser et des conditions de vie des éleveurs sur ces terres ingrates rapportées hier par Mohamed, m'avait déjà mis l'eau à la bouche … et la carte sous les yeux pour ainsi constater que la traversée de ce plateau pouvait mener à Zawiat Ahensal. De là il est encore possible, par un petit crochet sur deux ou trois jours, de rejoindre M'semrir. Rien d'insurmontable somme toute car je me sens en jambes. Cependant mon manque de connaissance du milieu, et cette grande (! ! !) sagesse qui m'habite, m'interdisaient de me lancer seul sur cet itinéraire incertain. Mais après la proposition de Mohamed, la donne est différente. S'il veut bien m'accompagner jusqu'à Zawiat Ahensal au lieu de la vallée d'Imdrhas, l'occasion est à saisir !

Au " thé-apéritif " du soir, je leur ai fait ma proposition.
Pendant que nos doigts trempaient dans le tagine, prenant peu à peu la délicate teinte rouge paprika de la sauce, la discussion a, comme il se doit, marqué une pause. Les quatre verres de " thé-digestif " avaient dû aider à la réflexion car au dernier la décision était prise.
- Mohamed t'accompagnera jusqu'à Zawia, et au-delà si tu veux.
Le père avait parlé, l'oncle approuvait et Mohamed traduisait.
La sécurité d'un étranger sur les terres de la tribu est aussi affaire de son hôte.
Ce qui était dit devait être fait.
Nous partons demain à l'aube. Il est une heure du matin.
Est-ce bien raisonnable ?