PREEMBULE ...


Au début n'était que l'envie d'une randonnée plus " exotique " que celles déjà effectueés.
Mises à part quelques escapades amoureuses en Espagne, mon pays natal, et diverses incursions dans les Alpes suisses pour l'ascension entre amis de quelque modeste sommet, je n'avais encore jamais réellement voyagé en dehors de l'hexagone ...

Dix jours s'étaient écoulés depuis mon départ belfortain .

Le vieux bus s'est garé sur le coté de ce qui semblait être la rue principale.
Il n'y avait pas de gare routière.
En quelques minutes la vingtaine de voyageurs qui occupait les sièges défoncés et inconfortables du vieux Berliet avaient récupéré leurs bagages et s'en étaient allés chacun vers leur destinée. Je suivis celle d'un couple dans la courte rue qui nous faisait face. Elle s'ouvrait à moins de vingt mètres sur une esplanade qui semblait concentrer l'animation ordinaire et locale d'un milieu de matinée ensoleillée. A en juger par les détritus qui jonchaient le sol, et une tente de marchand de fruits et légumes, posée là, seule, presque incongrue, à peine à l'écart des vieilles Mercedes, Peugeot 504 et autres R12 break qui empestaient l'atmosphère des fumées de gas-oil émanant d'interminables préchauffages, le lieu s'avérait être, d'un coté parc des taxis interurbains, de l'autre, place de souk le jour venu.

A notre vue, le courtier avait annoncé haut et fort les destinations des taxis restant à compléter. Le couple devant moi donnait enfin l'espoir d'un départ imminent à d'autres voyageurs, mais il se rendait également coupable d'abréger le sommeil du taxi-driver appelé par le courtier . L'allure amolie et la tête endormie du quidam ne me firent pas regretter de ne pas être de ce voyage , et par un geste négatif de la tête et mon meilleur langage des signes, je fis comprendre au courtier que j'étais arrivé au terme du mien .

Profitant de ce premier rapport établi , je m'approchai et lui montrai les quelques lignes écrites en arabe par Lahcen Fouzal avant mon départ belfortain . Après lecture, il confia le papier à un gamin et le chargea d'une mission que je supposai être la recherche du premier fils Fouzal .
Il me fît signe de patienter à l'ombre, à coté de la cabane en tôle et cartons où un vieux monsieur vendait au détail quelques friandises, cigarettes, feuilles à rouler, stylos bille et diverses petites fournitures courantes. J'en profitai pour faire fonctionner le commerce local et achetai un rasoir jetable, trois Malboro, une boite d'allumettes en cire et un paquet de chewing-gum pour le retour du gamin coursier. En guise de bienvenue, je me vis offrir un verre de thé à la menthe sorti de sous le comptoir du petit kiosque où je n'avais pas encore remarqué la présence du camping gaz et du petit nécessaire à la préparation du breuvage.

Le peu d'ombre dont je jouissais sur le coté du cabanon avait disparu depuis longtemps. J'avais fumé mes trois cigarettes, bu la totalité de la théière avec le papy vendeur, partagé une orange et son sibsi - goûtant ainsi pour la première fois à ce cocktail détonnant, appelé kif, fait de tabac spécial et de fleurs de chanvre finement hachés et savamment mélangés - quand le gamin me désigna à un petit monsieur moustachu, air pâle et malingre, licencié en lettres et philosophie, chômeur de son état et connu dans cette bourgade sous le nom de Mohamed Fouzal.

Ce 10 mai 1986 débutait à Ouaouizerth une longue et forte relation avec la famille Fouzal, avec la vallée d'Anergui d'où elle est originaire, avec la population de cette région charnière entre le haut et le moyen Atlas et, plus largement, avec l'Atlas et les Berbères.

Six jours plus tard, par une nuit sans lune à Anergui, je ne parvenais pas à trouver le sommeil sur la terrasse en terre battue de la maison familiale des Fouzal . J'étais déjà sous le charme de cette vallée. Nous partions le lendemain avec Mohamed. Il devait m'accompagner jusqu'à Zawiat Ahensal. Puis il s'en retournerait et débuterait alors ma première petite aventure dans ces montagnes : Quatre jours de traversée solitaire entre la Zawouia et Msemrir.

Pour une première et véritable " randonnée étrangère " je n'avais pas choisi la banalité :
J'ignorais quasiment tout de la culture berbère et je me lançais seul à la découverte d'une montagne que j'avais la prétention de connaître un peu pour avoir fréquenté ses consoeurs sous d'autres latitudes, mais dont je mesurerais par la suite la dissemblance avec celles qui m'avaient pourtant déjà procuré quelques belles sensations.

Mais y serais-je vraiment seul ?